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La municipalité de
Saint-Charles-Borromée

 

Maison historique Antoine-Lacombe et ses jardins

Introduction

Le présent document a été réalisé dans le cadre d’un mandat accordé par la Corporation des Amis de la Maison Antoine-Lacombe. L’objectif premier est la réalisation d’une étude ethno-historique et architecturale sur la Maison Antoine-Lacombe afin d’améliorer les connaissances acquises sur ce bâtiment déjà classé monument historique par le ministère de la Culture et des Communications.

Ce premier chapitre retrace l’historique du site et de la Maison Antoine-Lacombe tout en se référant aux grandes phases de développement de ce secteur de Saint-Charles-Borromée. La nomenclature des propriétaires successifs permet en outre d’entrevoir les activités qui se sont déroulées sur le site.

Le second chapitre traite de l’architecture de la Maison Antoine-Lacombe et de l’aménagement de son site. On tentera de retracer l’évolution de l’une et l’autre depuis la construction de la Maison jusqu’à nos jours. Enfin, on procédera à une analyse du bâtiment afin de le situer dans la production courante de l’époque.

Étude ethno-historique du bâtiment et du site

Cette première partie de la présente étude vise à améliorer les connaissances ethno-historiques sur la Maison Antoine-Lacombe et son site. Celle-ci comporte huit sections, correspondant à autant d’étapes dans l’évolution historique du site. Au-delà de l’histoire du site concerné, nous avons pris soin pour chacune des ces étapes de dresser le contexte général prévalant dans le secteur Saint-Charles-Borromée et dans certains cas au Québec.

Pour dresser cet historique, plusieurs types de sources ont été mis à profit : sources orales, actes notariés, archives municipales, documents imprimés, cartes, photographies. La liste des propriétaires successifs fait l’objet d’un tableau-synthèse inséré dans le texte.

Posons d’emblée les paramètres du site. Originellement, la terre d’Antoine Lacombe occupait les lots 11 et 12 du deuxième rang du canton Kildare. Lors de l’établissement du cadastre en 1876, la bande de terre où est située la Maison devient le lot 298 du dit canton. Ultérieurement, une portion du lot au sud (lot 297) sera rattachée à la propriété.

Une extension vaguement illicite de la seigneurie de Lavaltrie (1672-1803)

La première particularité du site de la Maison Lacombe tient à son ambiguïté administrative. Il s’agit en effet d’une terre située dans un canton, soit celui de Kildare, qui fut en quelque sorte détournée au profit d’un seigneur, soit le seigneur de Lavaltrie.

Pour retracer les méandres de l’histoire, il nous faut remonter dans le temps alors que le secteur de Saint-Charles-Borromée n’est pas encore soumis à la colonisation franco-européenne. Nous en sommes au début de la Nouvelle-France dont le mode de mise en valeur du territoire repose sur le système seigneurial.

Brièvement, le système seigneurial consiste à l’octroi par le roi d’une vaste étendue de terrain (seigneurie) à un seigneur qui, à son tour, en octroie des parcelles (lots) à des colons. Les transactions entre seigneurs et colons n’impliquent aucune mise de fond de la part de ces derniers mais en revanche les obligent à verser des cens et rentes annuelles à perpétuité.

De par sa proximité de Montréal, le territoire de la région Lanaudière est rapidement découpé en seigneuries. Dans un premier temps, en 1672, la zone riveraine du fleuve vis-à-vis de Saint-Charles-Borromée est octroyée à Séraphin Margane de Lavaltrie; la seigneurie dite de Lavaltrie fait alors 1 ½ lieue de profondeur (8.5 kilomètres). Puis, en 1734, Pierre-Paul Margane de Lavaltrie obtient une augmentation de seigneurie qui pousse les limites de celle-ci à 4 lieues du fleuve (22.6 kilomètres), soit aux environs de l’actuelle rue Précieux Sang de Joliette.

En 1792, la nouvelle administration coloniale britannique instaure le système des cantons selon lequel les lots sont directement concédés aux colons sans obligation de rentes futures. Aussitôt, le seigneur de Lavaltrie fait des pressions pour que s’ouvrent à la colonisation les terres situées dans le prolongement de sa seigneurie. L’administration mettre dix ans à répondre à sa requête.

En 1802, Louis Legendre procède à l’arpentage du futur canton de Kildare. Il commet alors l’erreur d’en situer la borne sud à quelque quarante arpents au nord de la limite seigneuriale, soit à la hauteur de l’actuel rang de la Petite Noraie. Après revendications légales, cette bande de terre oubliée de terre sera finalement cédée au seigneur quelque dix ans plus tard.

Le 24 juin 1803, le canton de Kildare est officiellement créé. Il compte douze rangs comportant chacun treize lots de 10 arpents par 24 ou 26 arpents (582 mètres x 1,403 ou 1,520 mètres). Tous les lots sont alors d’orientation nord-sud, y compris les lots 11, 12, et 13 des deux premier rangs; ainsi les lots du secteur de la Maison Antoine-Lacombe étaient donc originellement d’orientation nord-sud ce qui motivera l’axe d’implantation de la Maison.

La journée même de la création du canton de Kildare, des cultivateurs de la région de Neuville se portent acquéreurs de la plupart des lots des six premiers rangs. Le même jour, ces colons cèdent leurs nouvelles terres au seigneur de Lavaltrie et à William Vondenvelden; les cultivateurs de Neuville n'auront été en fait que des prête-noms permettant à ces deux personnages de s’accaparer de toute la partie sud du nouveau canton.

Usant de leurs nouveaux droits de propriété, le seigneur de Lavaltrie et Vondenvelden subdivisent chaque lot en deux ou trois parcelles; ainsi les 39 lots initiaux des trois premiers rangs sont redécoupés en 117 lots de deux à trois arpents de largeur par 26 arpents de profondeur (117 ou 175 mètres par 1,520 mètres). Bien qu’ils s’agissent de terres devant normalement être régies selon le mode des cantons, le seigneur de Lavaltrie intègre ses nouvelles propriétés au terrier comme si elles faisaient partie intégrante de sa seigneurie; il les administrera d’ailleurs selon la tradition seigneuriale, exigeant de ces futurs censitaires des rentes foncières annuelles.

Ainsi donc, le site où s’élève la Maison Antoine-Lacombe et les terres avoisinantes constituent une extension vaguement illicite de la seigneurie de Lavaltrie.

Un secteur de colonisation pour les fils de la paroisse Saint-Paul (1803-1844)

En 1809, un premier colon s’établit sur le premier rang de Kildare à son extrémité ouest. C’est cependant de 1817 à 1822 que le secteur connaît une première vague de colonisation. En 1822, 34 des 109 lots des trois premiers rangs de Kildare ont trouvé preneurs. Barthélemy Joliette, dont nous reparlerons, dresse le bilan des arrérages dus par l’ensemble des censitaires de sa seigneurie : la moitié des censitaires, y compris ceux des trois premiers rangs de Kildare, n’ont pu s’acquitter des cens et rentes en argent. L’endettement des colons est en voie de se généraliser.

La majorité des cultivateurs qui s’établissent dans les trois premiers rangs de Kildare proviennent de la paroisse de Saint-Paul. En 1821, le curé de cette paroisse dresse un bilan plutôt sombre de la situation; il ne reste plus aucune terre disponible dans la paroisse pour établir les quelque 250 jeunes hommes célibataires et près du cinquième des colons vivent dans la mendicité sur des terres trop sablonneuse. Le problème de la surpopulation oblige ainsi les fils de la paroisse Saint-Paul à émigrer vers des terres nouvelles.

Parce que situé à proximité, plusieurs de ceux-ci choisissent de s’établir dans le nouveau canton de Kildare. En 1824, lorsque Bouchette dresse l’état du canton, il fait mention de quelque 300 colons canadiens-français déjà établis dans le canton, majoritairement sur les premier, deuxième et sixième rangs. Plus au nord vers l’est, des colons émigrés d’Irlande forment un second noyau de peuplement sur les septième et huitième rangs. Quelque 800 âcres sont en culture et l’on compte déjà 125 Maisons.

C’est vers cette époque, en 1822 précisément, que Barthélemy Joliette entre en scène. Notaire à L’Assomption, celui-ci épouse Marie Charlotte Tarieu de Lanaudière en 1813. Il devient dès lors propriétaire d’une partie de la seigneurie de Lavaltrie mais ce n’est qu’à compter de 1822, soit au décès de sa belle-mère, qu’il deviendra le véritable administrateur de la seigneurie. Dès l’année suivante, il construit deux moulins autour desquels se développe rapidement le village de L’Industrie. On procède à la coupe de bois en amont et l’ouverture de chemins dans le canton de Kildare facilite l’établissement de nouveaux colons.

Parmi ces nouveaux colons, on retrouve Antoine Lacombe, père. Originaire de la paroisse de Saint-Paul, celui-ci acquiert de François Rivest une première terre sur le second rang Kildare (notaire J.O. Leblanc, 20 octobre 1834). Celle-ci fait deux arpents et demi par 24 arpents et trois quarts selon une orientation nord-sud; l’emplacement exact de cette terre n’est pas spécifié à l’acte notarié mais selon toute vraisemblance, il s’agit d’une portion du lot 12 du second rang. Le lot est déjà alors bâti d’une Maison et d’une étable; le matériau de cette première n’étant pas précisé, il s’agit assurément d’une Maison en bois.

Deux ans plus tard, Antoine Lacombe père, par voie d’échange avec Michel Perrault, acquiert le lot mitoyen à sa terre (notaire J.O. Leblanc, 1er octobre 1836). Celle-ci fait également deux arpents et demi de largeur par une profondeur de 26 arpents; le mesurage des terres étant à l’époque fort inexact, ces deux lots devaient avoir fait la même profondeur, soit l’espace compris entre le cordon du premier rang et le cordon du troisième rang. Cet emplacement comporte alors une écurie et d’autres petits bâtiments de ferme.

Ainsi donc en 1836, Antoine Lacombe père fait figure de jeune colon participant à l’ouverture de nouveaux territoires. Il est cependant âgé de 33 ans et sa famille, issue de son mariage avec Sophie Hervieux, compte cinq enfants vivants de moins de dix ans. Pour l’heure, ses deux lots faisant 5 arpents par environ 26 arpents suffisent à assurer la subsistance de la famille.

Au fil des ans, plusieurs fils de la paroisse Saint-Paul suivront son exemple de sorte que le canton de Kildare devient suffisamment populeux pour justifier la fondation d’une paroisse; Saint-Ambroise de Kildare est donc officiellement créé le 26 janvier 1842. Parallèlement, Barthélemy Joliette obtient des autorités religieuses la permission d’ériger une chapelle au village de L’Industrie à titre de desserte de Saint-Paul. Les habitants des premiers rangs du canton de Kildare, dont Antoine Lacombe père, se retrouvent donc dans une position désavantageuse puisque leur véritable église paroissiale est sise à quatre lieues de leur résidence alors que la chapelle du village de L’Industrie n’est qu’à deux lieues. Après requête du seigneur et des habitants concernés, on érige canoniquement la paroisse de Saint-Charles-Borromée le 23 décembre 1843 qui comprend, en outre, le premier rang de Kildare ainsi que les lots 11, 12 et 13 des second et troisième rangs.

L’ambiguïté administrative de l’emplacement de la Maison Antoine-Lacombe se poursuit donc sur le plan religieux. Faisant partie du canton de Kildare, il aurait normalement dû être rattaché à la paroisse Saint-Ambroise. Le sens pratique a ici prévalu et le site devint partie de la paroisse Saint-Charles-Borromée.

Une tentative infructueuse de constitution d'un patrimoine familial (1844-1860)

À compter de 1844, Antoine Lacombe père tente de constituer un patrimoine familial pour assurer l’établissement de ses enfants. C’était là agir «en bon père de famille » conformément aux usages de l’époque. Les difficultés financières, pour ne par dire la misère, qui sont alors le lot de la plupart des colons, sont malheureusement venues à bout de ses bonnes intentions.

Le 9 mars 1844, Antoine Lacombe père obtient du seigneur Barthélemy Joliette une concession de deux arpents et demi par 26arpents (notaire J.O. Leblanc et L. Desaunier, no 4915). Celle-ci consiste en un quart du onzième lot du second rang de Kildare. Cette troisième terre est donc située à proximité des propriétés de Lacombe sans toutefois en être mitoyenne.

Entre 1844 et février 1848, Antoine Lacombe père se porte acquéreur de toutes les autres parcelles de terrain composant les onzième et douzième lots du second rang. Au terme de ces transactions, dont nous n’avons pas pu retrouver trace, Lacombe est propriétaire d’une vaste terre faisant 17 arpents et demi de largeur par 26 arpents de profondeur. Cette certitude nous est acquise par un acte notarié datant du 26 février 1848 dont nous reparlerons.

Maintenant assuré d’un patrimoine à transmettre, Antoine Lacombe père décide de se faire bâtir une Maison en pierre en remplacement de la première habitation en bois. Encore une fois, c’était là pratique courante à l’époque; à une première Maison rudimentaire de colonisation, on substituait un habitat plus confortable dès que les ressources financières le permettaient.

Le 2 juin 1847, Antoine Lacombe père conclut un marché de construction avec Amable Archambault, maître-maçon de Saint-Charles-Borromée ( notaire J.O. Leblanc et L. Desaunier, 2 juin 1847, 5716). La maison en pierres de maçonnerie fait 34 pieds sur 31 pieds; l’intérieur est divisé en quatre appartements en colombage et cloisons de lattes. Pareil bâtiment était alors considéré comme largement confortable pour loger une famille de huit personnes.

Au moment où Lacombe construit sa Maison, deux chemins passent sur ces terres. Ouvert dès 1825, le chemin de la Visitation traverse en profondeur sa terre non loin de sa limite est; il s’agit alors d’un «chemin de ligne » qui permet de rallier les rangs situés plus au nord sans qu’aucune habitation n’y soit située en bordure. Plus récent (1845), un «chemin de front » marque la limite sud de son terrain. Aussi lors de la construction de sa Maison est-il tout à fait logique qu’il ait choisi d’implanter celle-ci avec façade sur le «chemin de front ». Précisons que ce chemin passait alors sur l’actuel emplacement de la Maison, à quelque cent pieds de la façade sud du bâtiment.

Nous voici donc en 1848. Antoine Lacombe père a déjà atteint les quarante-cinq ans et la famille compte maintenant six enfants dont le plus vieux, Antoine fils, est déjà en âge de se marier. À cette occasion, Antoine père fait don d’une terre à son fils pour lui permettre de s’établir (notaire J.O Leblanc, 20 juillet 1848, no 186). Celle-ci est prélevée au milieu de la terre paternelle mais, curieusement, on a choisi d’orienter cette parcelle dans un axe est-ouest. À compter de cette date, le morcellement de la terre Lacombe se fera selon cet axe. En longeant le chemin de la Visitation, on aura donc successivement une terre de six arpents appartenant à Antoine père et une dernière terre de 13 arpents bordée au nord par l’actuel rang Double demeurant propriété de Antoine père.

Jusqu’à maintenant, la situation financière d’Antoine Lacombe père apparaît saine puisque c’est progressivement et apparemment sans endettement qu’il constitue un patrimoine familial important. Mais à compter de 1848, la situation se modifie. Cette même année, il contracte deux obligations, l’une en faveur de Édouard Scallon (notaire J.O Leblanc, 26 février 1848, no non précisé), l’autre, beaucoup plus considérable, en faveur de Pierre Urgel Archambault, marchand de l’Assomption (notaire C. Archambault, 26 décembre 1848, no 213). Selon la coutume de l’époque, il offre ses terres en garantie.

À l’hiver 1850, Antoine Lacombe père obtient le contrat d’entretien de certains chemins; c’était là une façon courante pour les cultivateurs de s’assurer quelques revenus supplémentaires.

Malgré son endettement progressif, Antoine Lacombe père a souci d’établir ses enfants. Aussi, lorsque sa fille Sophie prend époux, il donne au jeune couple une seconde parcelle de sa terre (notaire J.O Leblanc, 7 mai 1853, no 1717). Celle-ci fait deux arpents et demi de front sur le chemin de la Visitation et jouxte au nord la terre appartenant à Antoine fils. La même journée, Antoine Lacombe père se départit au profit d’Édouard Scallon de la portion riveraine de sa terre; en réalité près du trois quart du prix de vente constitue le remboursement des obligations dues à Scallon par Lacombe père.

À peine deux ans plus tard, Lacombe père doit à nouveau contracter une obligation envers Édouard Scallon (notaire J.O Leblanc, 26 septembre 1856, no 3014, bureau enregistrement Joliette, 11 novembre 1856, no 233). Au cours des mois suivants, ses dettes se multiplient tant et si bien qu’en janvier1858, Lacombe père est forcé de signer une entente avec ses principaux créanciers (Société de construction du village de L’Industrie, François Benjamin Godin, avocat de Saint-Charles-Borromée, Joseph Champoux, cultivateur et menuisier de Saint-Paul). ces derniers lui accordent un délai d’un an pour s’acquitter des sommes dues (notaire L. Desaulniers, 29 janvier 1858, no 4026, bureau enregistrement Joliette, 13 février 1858, no 843).

Sentant l’étau se resserrer, Antoine Lacombe père a déjà quitté sa terre pour s’établir chez son fils Pierre dans le canton d’Upton. Au fil des mois suivants, d’autres créanciers exigent des reconnaissances de dettes, certaines datant d’une dizaine d’années. À chaque fois, Lacombe père met en garantie les portions de sa terre du deuxième rang de Kildare dont il est toujours propriétaire. Au début de l’année 1860, l’étau se resserre définitivement et Antoine Lacombe père est acculé à la faillite. Il perd alors sa terre, sa Maison et plus encore le fruit de vingt cinq années de labeur.

Le cas d’Antoine lacombe père n’est pas unique. On a beau faire état de la progression de la colonisation dans les années 1850, il n’en reste pas moins que pour ces nouveaux colons des franges du territoire arable, l’exploitation agricole garantit tout juste la subsistance alimentaire obligeant à l’endettement pour tous les autres besoins. Les faillites sont nombreuses et à chaque fois, les colons perdent leur terre mise en garantie lors de l’enregistrement des obligations.

La nouvelle paroisse de Saint-Charles-Borromée n’en continue pas moins de progresser pendant cette quinzaine d'années. Les installations industrielles de Barthélemy Joliette se développent et le noyau d’habitants qui les entourent prend progressivement figure de village avec église, collège, écoles et marché. En 1850, on inaugure l’un des premiers chemins de fer du Canada ralliant Joliette à Lanoraie. Dès lors, le village de L’Industrie devient un important centre commercial. En 1853, Édouard Scallon construit plusieurs moulins sur l’emplacement acquis de Antoine Lacombe père; cinq ans plus tard, ceux-ci passeront aux mains de Benjamin D. Peck de Portland.

Alors que paroisse et village de Saint-Charles-Borromée ne comptaient que 1,300 habitants en 1843, la population dépasse les 4000 habitants au recensement de 1861. Antoine Lacombe père ne fut donc pas le seul à miser sur le potentiel d’exploitation de ce nouveau territoire de colonisation.

Un bel exemple de la lente agonie du Québec rural (1860-1905)

Au cours des quarante années qui suivent la faillite de Antoine Lacombe père, près de dix propriétaires se succèdent sur la terre de la Maison Antoine-Lacombe (voir la liste des propriétaires). Avant d’en établir la nomenclature, replaçons-nous dans le contexte de l’époque.

Dès la deuxième moitié du 19e siècle, la portion du territoire québécois de bon rendement agricole est surpeuplée. Les cantons qu’on ouvre alors à la colonisation offrent des terres de moindre rendement quand elles ne sont pas tout simplement impropres à la culture. Travaillant d’arrache-pied et souvent endettés, les cultivateurs cèdent au découragement et quittent leurs terres au profit des centres industriels du Québec ou des États-Unis.

L’ampleur du mouvement d’émigration est le phénomène le plus marquant de l’histoire de la démographie québécoise; on estime qu’en l’espace d’un siècle (d'environ 1840 à 1940), plus d’un million de québécois ont quitté le pays pour s’établir en sol américain. À ce premier phénomène s’ajoute l’exode massif des cultivateurs au profit des villes québécoises alors en pleine expansion industrielle. Le Québec rural vit alors une lente agonie.

Touchant pratiquement toutes les régions, le phénomène de l’exode rural atteint dans Lanaudière des sommets inégalés. Malgré un taux de natalité légendaire, la population ne connaît aucune augmentation entre 1861 et 1931. Le comté de Joliette affiche de meilleures performances, la ville de Joliette retenant dans la région les ex cultivateurs en quête d’un travail dans l’industrie. Dans la paroisse même de Saint-Charles-Borromée, la population chute de 1,202 en 1871 à 810 en 1901.

L’histoire de la Maison Antoine-Lacombe est particulièrement représentative de la situation qui prévaut pendant cette période. Elle illustre, on ne peut mieux, la dure réalité de la vie de cultivateur en cette deuxième moitié du 19e siècle.

Au début de 1860, toutes les terres d'Antoine Lacombe père dans le second rang de Kildare sont donc légalement saisies. À compter de cette date, notre historique se concentrera sur la terre logeant la Maison Antoine-Lacombe, soit le futur lot cadastral 298. Le lot adjacent au sud, soit le lot 297, dont une section fait partie actuellement de l’emplacement de la Maison, ne sera pas réunie au site avant 1894.

Le 23 mai 1860, le shérif de Joliette H. Leprohon procède à la mise aux enchères du futur lot 298; celui-ci fait six arpents de front sur le chemin de la reine (chemin de la Visitation) par vingt arpents de profondeur. Le site comprend une Maison en pierre, une étable et d’autres bâtisses. Édouard Scallon, négociant de Saint-Charles-Borromée, s’en porte acquéreur à un prix qui nous est inconnu. Il était alors d’usage courant que commerçants et notables acquièrent ainsi des terres lors de mises aux enchères; ils étaient en effet les seuls à posséder l’argent comptant nécessaire.

Quelques jours plus tard, Scallon revend la propriété à Alexis Masse, cultivateur et manufacturier de moulins à battre de Saint-Charles-Borromée. (notaire L. Desaulniers, 26 juin 1860, no 2473). le vendeur n’exige que deux cents dollars comptant sur un prix de vente de 1,200 dollars.

Alexis Masse et son épouse Domithilde, âgés respectivement de 38 ans et de 29 ans, s’installent immédiatement dans la Maison Antoine-Lacombe avec leurs huit enfants. Selon le recensement de 1861, leurs avoirs en terres comprennent 30 acres en récolte, 30 acres en pâturage et 60 acres en forêt. Sur les 30 acres en récoltes, vingt-huit sont destinées à la culture de l’avoine. Le cheptel se résume à deux vaches, un cheval et deux moutons.

Le couple Masse habite la Maison Antoine-Lacombe jusqu’en 1875. Leur situation financière semble satisfaisante puisqu’au moment de la revente, ils avaient réussi à payer en totalité Édouard Scallon. Désireux de s’établir dans la ville de Joliette, les Masse mettent en vente la terre et la Maison Antoine-Lacombe.

Edmond Lepage, cultivateur de Saint-Alphonse-Rodriguez, s’en porte acquéreur pour 1,100 dollars (notaires Dieudonné Désormier et Barthélémy Vézina, 5 mai 1875, no 1,052, bureau enregistrement Joliette, 26 mai 1875, no 10,864). Ne possédant aucun comptant, Lepage s’engage à verser 100 dollars à tous les six mois et offre en garantie deux terres de la paroisse Saint-Alphonse-Rodriguez.

À peine six mois plus tard, Lepage décide de quitter de pays « pour aller quelque part aux États-Unis ». Il vend alors la propriété à Fabien Wagner, cultivateur de Saint-Charles-Borromée (notaires Vézina et Desonnier, 29 janvier 1876, no 4, 989, bureau enregistrement Joliette, 2 février 1876, no 11, 414). La vente est réalisée pour 750 dollars, soit le montant encore dû par Lepage au couple Masse.

Fils d’une famille établie dans le secteur depuis des décennies, Fabien Wagner ne réussit guère mieux que son prédécesseur. Quatre ans après avoir acquis la terre, il doit toujours 600 dollars au couple Masse. De gré ou de force - l’histoire ne le précise pas - Wagner revend la propriété à Alexis Masse pour la balance du montant qui lui est dû (notaire Dieudonné Désonnier, 6 octobre 1880, no 1870, bureau enregistrement Joliette, 11 novembre 1880, no 14, 930).

Quelques jours plus tard, Alexis Masse cède la propriété au notaire Jean-Baptiste Chevigny de Joliette (notaire A.L. Desaunier, 4 novembre 1880, no 21, bureau enregistrement Joliette, 25 novembre 1880, no 14,956). Les notaires de campagne jouaient fréquemment ce rôle de propriétaire transitoire pour les terres abandonnées par les cultivateurs.

De 1880 à 1885, le notaire Chevigny reste propriétaire de l’immeuble. Nous émettons l’hypothèse qu’il ait alors mis la terre en location; au rôle d’évaluation, on retrouve successivement comme occupants Gaspard Picard (propriétaire de la terre voisine) et Edmond Biron. Puis en 1885, le notaire Chevigny fait à son tour faillite et la terre Lacombe se retrouve à nouveau sous saisie.

La mise aux enchères a lieu aux portes de l’église Saint-Charles-Borromée le 9 novembre 1885. Un cultivateur de Saint-Paul, Théophile Goyet, s’en porte acquéreur pour la somme de 600 dollars (bureau enregistrement, 26 novembre 1885, no 18, 069).

Apparemment, Goyet continue d’habiter Saint-Paul et possiblement aurait-il également mis la terre Lacombe en location. L’expérience ne semble pas heureuse puisque trois ans plus tard, Goyet s’en départit à perte (400 dollars) au profit d’un cultivateur de Sainte-Mélanie, Joseph L’Écuyer ( notaire C.S.H. Beaudoin, 14 juillet 1888, no 1,702, bureau enregistrement Joliette, 16 juillet 1888, no 19,787).

Joseph L’Écuyer exploite la ferme pendant près de cinq ans, ce qui laisse présager qu’enfin la terre Lacombe ait réussi à apporter bonheur. Cependant il ne semble pas en avoir été le cas puisque L’Écuyer décide de tenter sa chance à Waterbury, Connecticut. Davantage satisfait des conditions qui y prévalent, celui-ci revient au pays pour mettre en vente sa terre. Jean-Baptiste Gauvin, cultivateur de Saint-Charles-Borromée, s’en porte acquéreur pour la somme de 640 dollars (notaire J.B. Chevigny, 9 mai 1893, no 3,358, bureau enregistrement Joliette, 9 mai 1893, no 22,943). À compter de cette transaction, la propriété comprend une quinzaine d’arpents supplémentaires ajoutée en profondeur de la terre et identifiée comme partie du lot 6 de la paroisse Saint-Ambroise de Kildare.

Dès l’année suivante, Jean-Baptiste Gauvin agrandit sa propriété par l’achat de la terre mitoyenne au sud, soit le lot 297, au montant de 250 dollars (notaire J.B. Chevigny, 17 avril 1894, no 3,473, bureau enregistrement Joliette, 16 mai 1894, no 23,624). La propriété fait désormais une superficie d’environ 165 arpents et Gauvin en fait l’exploitation pendant quelques années. Mais comme plusieurs de ses prédécesseurs, celui-ci quitte le pays pour s’établir à Sandy Hook, Connecticut. Au printemps 1901, il vend l’ensemble de sa propriété à perte (675) à Mélina Brissette (notaire J.B. Chevigny, 25 avril 1901, no 4,167, bureau enregistrement Joliette, 10 juin 1901, no 28, 619).

Mélina Brissette est l’épouse de Pierre Laforest, ingénieur de Joliette. Elle confie l’exploitation de la ferme à un dénommé Beaudry qui loge dans la Maison Antoine-Lacombe. Au moment de la revente en 1905, le roulant de la terre comporte « une jument, quatre vaches, du bois coupé, une charrue, un tombereau, un sarcleur, vingt poules ». Force nous est de constater que, depuis le recensement de 1861, la ferme n’a guère progressé.

Ainsi malgré les efforts d’une dizaine de colons sur plus de quarante années, la terre Lacombe demeure une exploitation agricole de survivance sans espoir de prospérité. La situation est identique pour nombre de fermes provoquant l’exode des agriculteur vers les villes industrielles et les États-Unis.

Parmi les nouveaux centres industriels, il faut compter la ville de Joliette avec ses quelque 4,000 habitants en 1901. Le reste de la paroisse ne compte plus alors que 810 habitants. À proximité de la terre Lacombe, les moulins construits par Scallon changent de mains à quelques reprises. En 1875, les Sœurs de la Providence en deviennent propriétaires; elles se départissent du moulin à scie en 1879 au profit de Copping mais restent propriétaires du moulin à farine. En 1882, Calixa Bernard ajoute un moulin à carder au complexe.

Outre ces activités industrielles, les abords de la rivière L’Assomption dans ce secteur de la paroisse sont déjà reconnus comme bel endroit d’excursion. Dès 1864, le curé Manseau en fait l’éloge en utilisant le vocable « Peningue ». En 1885, le journal L’Étoile du Nord y fait également référence en utilisant le terme « Peningue Town ». Il est possible que l'origine du mot Peningue soit Pine End.

Liste des propriétaires

9 mars 1844 Antoine Lacombe Cultivateur Saint-Charles-Borromée
1859 ou 1860 SAISIE  
23 mai 1860 Edouard Scallon  
26 juin 1860 Alexis Masse Cultivateur et manuf. moulin à battre
5 mai 1875 Edmond Lepage Cultivateur
29 janvier 1876 Fabien Wagner Cultivateur
6 octobre 1880 Alexis Masse Manuf.
4 novembre 1880 J.B. Chevigny Notaire
  SAISIE  
14 novembre 1885 Téophile Goyer Cultivateur
14 juillet 1888 Joseph L’Ecuyer Cultivateur
9 mai 1893 J.B. Gauvin Cultivateur
25 avril 1901 Dame Melina Brissette Épouse de P. Laforest ingénieur Joliette
17 octobre 1905 Dame Freddy Harschorn De Montréal, puis S.C.B.
22 décembre 1906 A. Rubin, F. Wornstein De Montréal
6 mai 1907 Sackatoff, Popoff, Ludkofsky, Denisenko De S.C.B. (avant N.Y.), cultivateur de Russie
  Aron Fairbanks  
Juin et octobre 1908 Isaac Kerb De Montréal
16 septembre 1910 Stefan Perschsky De Montréal, puis Joliette
30 novembre 1915 SAISIE  
12 mai 1916 M. Alexina Beaudoin Vve Goulet De Joliette
29 mai 1916 Adélard Robitaille Charretier SAK
28 avril 1920 Georges Rivest Boucher Joliette
13 mai 1924 Adrien Rivest Commerçant Joliette
Maison seulement
15 mai 1924 Harry Schwartzmann De Montréal, puis S.C.B.
28 mars 1925 Israël Berenstein De Montréal
16 octobre 1930 Dora Berenstein Épouse de Harry Schwartzmann
29 novembre 1930 L.A. Fontaine Notaire Joliette
Maison et lots
12 octobre 1936 Dora Berenstein  
Maison seulement
16 mars 1965 Serge Joyal  
25 septembre 1979 Françoise Talbot Tardif  
16 avril 1986 Yvon Roy et M.C. Rondeau  
5 juin 1987 Nicodemo Bruzzese et al  
23 février 1989 Municipalité S.C.B.  

 

Un eldorado décevant pour les immigrants d'Europe de l'Est (1905-1915)

Alors qu’il devient de plus en plus évident pour les agriculteurs d’ici que les terre situées trop au nord ne seront jamais d’un bon rapport, il est de nouveaux immigrants, peu au fait des conditions climatiques et de la nature des sols, pour qui ces mêmes terres représentent un véritable eldorado. Au cours de la décennie 1905-1915, une série de propriétaires provenant d’Europe de l’Est se succèdent sur la terre de la Maison Antoine-Lacombe. Cette particularité mérite qu’on s’attarde brièvement sur le phénomène de l’immigration d’Europe de l’Est au Québec, et plus particulièrement dans la région de Saint-Charles-Borromée.

Dès 1881, le gouvernement canadien lance une politique de promotion de l’immigration dans le cadre d’une réunion de l’Alliance israélite universelle. Dans les années suivantes, d’autres mesures, telles l’octroi de terres et la création de colonies agricoles, visent à attirer en sol canadien la population juive victime des mouvements de terreur qui ont cours dans certaines parties de l’ancien empire russe (sud-ouest de la Russie, partie de la Pologne, Ukraine et Lituanie).

D’abord, timide, le phénomène de l’immigration juive au Canada connaît un véritable essor dans la première décennie du 20e siècle. Les uns arrivent directement par bateau ( Halifax, Montréal), les autres empruntent le train à partir du port de New York. Dans la foulée de ce mouvement migratoire vers le nouveau monde, plusieurs résidants non juifs de ces même contrées suivent l’exemple et émigrent au Canada.

Une large part de cette immigration est dirigée vers les provinces de l’ouest alors que la portion se fixant au Québec réside majoritairement à Montréal; ainsi en 1911, des 30,648 néo-québécois de religion juive, près de 28,000 demeureront à Montréal. On peut supposer que ce même type de rapport prévaut pour les immigrants d’Europe de l’Est non-juifs.

Le comité canadien du Jewish Colonization Association tente pourtant d’attirer les nouveaux arrivants vers l’agriculture; dans ce but, ont créé en 1904 deux colonies juives, l’une à la Macaza, l’autre à Sainte-Sophie. Mais ces nouveaux arrivants, exclus de la propriété terrienne dans leur pays d’origine, manifestent peu d’intérêt, sinon d’aptitude, pour le métier d’agriculteur.

Aussi, la présence d’un contingent d’immigrants d’Europe de l’Est à Saint-Charles-Borromée au début du siècle constitue-t-elle un phénomène pour le moins surprenant. Une quinzaine de terre, toutes situées aux environs de la terre Lacombe, sont acquises par ces nouveaux arrivants. Lors de la révision de la liste électorale en 1907 et en 1910, leurs inscriptions sont rayées faute d’être reçus citoyens canadiens; ils ont pour noms Averback, Gartctsky, Misenbaum, Schwartzmann, etc.

Encore une fois, l’histoire de la Maison Antoine-Lacombe est représentative de cet épisode méconnu de l’histoire locale. Cette décennie n’est cependant pas plus gaie que les périodes précédentes.

Le 17 octobre 1905, Freddy Herschorn, épouse de Robert David Lessor, commerçant de Montréal, acquiert les trois lots composant la terre Lacombe ainsi que le roulant de la terre tel que décrit précédemment (notaire S. Alfred Lavallée, 17 octobre 1905, no 1,410. bureau enregistrement Joliette, 7 novembre 1905, no 32,281). La venderesse qui avait payé quelque 675 dollars pour le bien fonds obtient un prix de vente de 1,800 dollars.

Le couple Herschorn-Lessor se met sérieusement à la tâche. Il augmente le cheptel, acquiert divers instruments d’agriculture et des outils. Établi lui aussi en 1905 non loin de la terre Lacombe, le père de Freddy Herschorn fait faillite après une première saison (6 novembre 1906). Dès le mois suivant, le couple Herschorn-Lessor se départit de sa terre.

Abraham Rubin et Frank Wornstein, gentilshommes de Montréal, font alors l’acquisition de la terre Lacombe (notaire S. Alfred Lavallée, 22 décembre 1906, no 1,621, bureau enregistrement Joliette, 7 janvier 1907, no 33,230). La transaction comprend la terre et tout le roulant tel qu’énuméré dans une liste. On constate que le couple Herschorn-Lessor a grandement amélioré le roulant de la terre, le tout valant maintenant la somme de 2,850 dollars.

Rubin et Wornstein ne restent pas sur la terre Lacombe le temps d’une seule récolte. Dès le 6 mai 1907, ils revendent le tout moins quelques articles, dont un cheval noir, à quatre nouveaux cultivateurs pour la somme de 3,800 dollars ( notaire J.P.O. Guilbault, 6 mai 1907, no 5,732, bureau enregistrement Joliette, 22 juin 1907, no 33,581). À la signature du contrat, seuls deux d’entre eux sont présents soit Boris Sackatoff, marchand, et Constantin Popoff, navigateur, tous deux autrefois de New York. Ceux-ci achètent en leur nom personnel et au nom de Stefan Ludkofsky et Stefan Denisenko, cultivateurs de Russie. Les quatre nouveaux venus sont alors propriétaires à parts égales.

Au cours de l’été 1907, une série de transaction font de Ludkofsky et Denisenko les seuls propriétaires de la terre. Dès l’année suivante, la part de Denisenko change de mains à deux reprises d’abord au profit de Aron Fairbanks, marchand épicier de Montréal, puis de Isaac Kerb, contracteur de Montréal. Ces transactions sont pour le moins confuses, certaines n’étant même pas enregistrées à l’index aux immeubles. Quoiqu’il en soit, nous savons qu’au 16 septembre 1910, Isaac Kerb est devenu propriétaire de tout l’immeuble. Comme il est toujours identifié comme résident de Montréal, nous présumons qu’il n’a en fait jamais habité la Maison Antoine-Lacombe.

Enfin en 1910, un dernier immigrant d’Europe de l’Est tente sa chance à l’exploitation de la terre Lacombe. Stefan Perschsky, tailleur de Montréal, acquiert la propriété ainsi que les animaux et instruments aratoires pour la somme de 3,000 dollars (notaire Georges R. Lighthall, 16 septembre 1910, no 9,649, bureau enregistrement Joliette, 2 décembre 1915, no 41,263). Perschsky exploite la terre pendant six ans au cours desquels il construit une Maison sur la portion riveraine du lot 297 (à l’est du chemin). Tout comme Antoine Lacombe, le premier propriétaire du lot, Perschsky contracte obligations et cumule notes de crédit auprès des marchands de Joliette. Son règne se termine de la même façon, soit par une saisie de ses biens ordonnée en novembre 1915.

La terre Lacombe se sera donc avérée un eldorado fort décevant pour ces nouveaux arrivants. D’autres compatriotes, installés sur les terres voisines, connaissent un meilleur sort et s’intègrent au fil des ans à la communauté locale. Pendant cette même période, Joliette vit un véritable essor démographique engendré par l’implantation de plusieurs industries. La paroisse agricole, quant à elle, n’offre guère plus d’espoir de prospérité qu’au siècle précédent.

Un dernier essai de rentabilité agricole (1915-1926)

Malgré les échecs de tous les propriétaires précédents, il est encore quelques individus prêts à miser sur le potentiel d’exploitation agricole de la terre Lacombe, Au cours de la décennie suivante, deux autres agriculteurs y tenterons leur chance.

Pour la troisième fois, la terre Lacombe est vendue aux enchères. Celles-ci ont lieu aux portes de l’église Saint-Ambroise-de-Kildare le 2 mai 1916 et c’est Marie Alexina Beaudoin, veuve du marchand Goulet de Joliette, qui s’en porte acquéreur pour la somme minime de 465 dollars (shérif J. Gadoury, 12 mai 1916, Georges V, 6e année, no 1,087, bureau enregistrement Joliette, 13 mai 1916, no 41,693).

Quelques jours plus tard, Beaudoin revend à Adélard Robitaille, charretier de Saint-Ambroise-de-Kildare, l’ensemble de la propriété à l’exception de la portion riveraine du lot 297, avec Maison, que la venderesse se réserve (notaire S. Alfred Lavallée, 29 mai 1916, no 3,778, bureau enregistrement Joliette, 20 septembre 1918, no 43,874). Adélard Robitaille est le fils de Émery Robitaille qui habite alors en bordure de la rivière non loin de la terre Lacombe. Acquis pour moins de 500 dollars quelques jours plus tôt, l’immeuble est alors vendu 1,500 dollars.

Robitaille exploite la ferme jusqu’à l’été 1920. Entre-temps, la portions riveraine du lot 297 que s’était réservée Marie-Alexina Beaudoin est vendue à Harry Schwartzmann (notaire S. Alfred Lavallée, 12 mai 1917, no 4.001 bureau enregistrement Joliette, 14 mai 1924, no 50,519). Ce dernier appartient à la famille Schwartzmann, établie dans le second et le troisième rang de Kildare vers 1905.

Au printemps 1920, Robitaille cède sa propriété à Georges Rivest, boucher de Joliette, tout en se réservant le droit d’exploiter la ferme jusqu’à l’automne ( notaire Joseph Eugène Chaput, 28 avril 1920, no 1,411, bureau enregistrement Joliette, 14 mai 1923, no 49,488). La vente comporte « un cheval, un tombereau, une charrues, un petit « rag » à foin, une herse et un attelage ». La terre a repris de sa valeur, le prix de vente s’élevant à 3,500 dollars.

Quatre ans plus tard. Adrien Rivest, frère de Georges, acquiert une moitié indivise de la propriété (notaire Armand Lavallée, 13 mai 1924, no 136, bureau enregistrement Joliette, 14 mai 1924, no 50,520). Le lendemain, soit le 15 mai 1924, les deux frères vendent la Maison de pierre et son emplacement à Harry Schwartzmann, jusque là établi sur la portion riveraine du lot 297 (notaire Armand Lavallée, 15 mai 1924, no 143, bureau enregistrement Joliette, 17 mai 1924, no 50 525). L’emplacement fait 265 pieds de front sur le chemin public par 117 pieds, 3 pouces de profondeur. Les bâtiments de ferme érigés sur l’emplacement ainsi défini font partie de la vente conclue au prix de 1 400 $.

Adrien et Georges Rivest demeurent propriétaires de la terre encore deux ans. Entre-temps, Schwartzmann vend ses deux portions de terrain (portion riveraine du lot 297 avec Maison, portion du lot 298 avec Maison Lacombe) à son beau-frère Israël Berenstein, marchand de Montréal (notaire Benjamin A. Schwartzmann, 28 mars 1925, no 2 397, bureau enregistrement Joliette, 17 avril 1925, no 51 366). Finalement en 1926, les frères Rivest mettent un terme à leurs activités agricoles. Comme plusieurs des propriétaires antérieurs, Georges réside désormais aux États-Unis (Détroit) alors qu’Adrien est journalier à Joliette.

Pendant la décennie 1915 - 1925, l’ère de l’agriculture de subsistance vit ses dernières heures. Les moulins situés à proximité de la Maison Antoine-Lacombe cessent leurs activités. Le projet de construction d’une voie ferrée Joliette - Saint-Michel-des-Saints proposé en 1918 est rapidement abandonné. Cependant, on réalise la nécessité de mettre sur pied un système de voirie qui relierait Joliette à toutes les paroisses du Nord qui profiterait autant aux agriculteurs qu’aux villégiateurs de plus en plus nombreux.

Joliette poursuit son essor industriel et atteindra sous peu les 10 000 habitants. En 1915, on crée une seconde paroisse dans la municipalité, soir Saint-Pierre, et l’on agrandit le territoire en annexant la portion comprise entre la voie du CN et la rue Bordeleau. La population rurale de la paroisse Saint-Charles-Borromée n’atteint toujours pas les 900 habitants.

Un lieu de villégiature pour la communauté juive montréalaise (1826-1965)

D’exploitation agricole, la terre Lacombe devient dans les années 1930 un lieu de villégiature pour la communauté juive montréalaise sous l’impulsion du couple Berenstein - Schwartzmann. Le site aura cette vocation pendant près de quarante années.

Revenons en 1926 alors que la terre est acquise par Harry Schwartzmann pour la somme de 1,300 $, le prix de vente incluant tout l’outillage de ferme à l’exception d’un bobsleigh (notaire Léon Antoine Fontaine, 1er octobre 1926, no 8 265, bureau enregistrement Joliette, 7 octobre 1926, no 52 905). La Maison Antoine-Lacombe et son emplacement proprement dit ainsi que la portion riveraine du lot 297 sont alors toujours la propriété de son beau-père Israël Berenstein.

En 1928, Schwartzmann semble éprouver des difficultés financières et vend toutes ses propriétés à Léon Antoine Fontaine, notaire de Joliette (notaire Joseph Alexis Norbert Ferland, 14 juillet 1928, no 2 234, bureau enregistrement Joliette, 17 juillet 1928, no 54 847). Celles-ci comportent sept lots soit les trois lots formant la terre Lacombe, les lots 312 et 313 situés au sud du rang de la Petite-Noraie et deux autres lots de la paroisse Saint-Ambroise. Une liste fait également état de plusieurs animaux, véhicules et instruments aratoires compris dans la vente; il est toutefois impossible de départager le roulant faisant partie de chacun des lots.

Schwartzmann ne semble pas pour autant quitter la terre Lacombe; il s’agirait plutôt d’un arrangement financier permettant à Schwartzmann de se libérer des nombreuses hypothèques qui grèvent ses propriétés et d’obtenir de l’argent comptant.

Deux ans plus tard, soit le 16 octobre 1930, Israël Berenstein vend à sa fille, Dora Berenstein, épouse de Harry Schwartzmann, ses deux propriétés soit la Maison Antoine-Lacombe et son emplacement proprement dit ainsi que la portion riveraine du lot 297 (notaire S. A. Lavallée, 16 octobre 1930, no 5 506). Le mois suivant, Dora Berenstein vend celles-ci au même notaire Léon Antoine Fontaine (notaire Maurice Ducharme, 29 novembre 1930, no 6).

Bien qu’il ne soit pas propriétaire du bien-fonds de la terre Lacombe pendant quelques années, le couple Berenstein - Schwartzmann ne cesse pas moins de l’occuper et de l’exploiter comme nous verrons bientôt. En fin de 1936, Dora Berenstein rachète du notaire Fontaine les lots 297 et 298 avec leur Maison et bâtiments respectifs ainsi que la petite section en profondeur du lot no 6 de Saint-Ambroise-de-Kildare (notaire S. Alfred Lavallée, 12 octobre 1936, no 5 628, bureau enregistrement Joliette, 12 juillet 1937, no 65 096). La transaction est conclue au prix de 4 075 $. Jusqu’en 1965, la propriété immobilière telle qu’acquise par Dora Berenstein ne subit aucune modification.

Retracer ce que fut la vie de la terre Lacombe sous le règne des Berenstein - Schwartzmann n’est guère facile. D’une part, il s’est avéré impossible de rencontrer les enfants du couple; d’autre part, peu de personnes de la localité ont été témoin des activités de la Maison en raison des préjugés de l’époque envers la communauté juive.

Dans les premières décennies, le couple habite de façon permanente la Maison Antoine-Lacombe; Harry Schwartzmann est identifié tantôt comme cultivateur, tantôt comme maître de pension alors que son épouse Dora Berenstein est détentrice d’une licence de restaurant. Tout autour de la Maison Antoine-Lacombe, le couple érige une quarantaine de chalets qui seront loués pour la saison estivale à des familles juives montréalaises. La communauté vit en quelque sorte repliée sur elle-même et Schwartzmann se charge de l’approvisionnement de ses locataires. Ceux-ci ont accès à une place aménagée sur les bords de la rivière l’Assomption, tout juste en aval des ruines du moulin.

À compter des années cinquante, le couple réside de façon permanente à Montréal mais continue à exploiter sa colonie de vacances. Puis dans les années soixante, le couple cesse ses activités; la Maison est louée sous une base annuelle et les chalets sont laissés à l’abandon. Plusieurs seront démolis mais l’un d’entre eux servira occasionnellement au couple Berenstein - Schwartzmann jusqu’en 1965.

Au cours de la quarantaine d’années que dure le règne Berenstein - Schwartzmann, Saint-Charles-Borromée se transforme progressivement de paroisse agricole en municipalité de banlieue. Le nombre de fermes en exploitation chute et l’on construit des résidences à l’intention des travailleurs de Joliette. Ce nouveau type de développement conduit au démembrement du territoire: en 1957, Notre-Dame-des-Prairies et Joliette Sud se détachent de la paroisse Saint-Charles-Borromée.

Malgré cette nouvelle orientation, la population locale n’en reste pas moins attachée à la vie agricole; en 1949, on érige un oratoire à saint Isidore le laboureur où se rassemblent une dizaine de pèlerinages annuels. Parallèlement, Saint-Charles-Borromée connaît un certain développement touristique; en plus de l’établissement des Berenstein - Schwartzmann, la municipalité compte une autre colonie juive (lots 312 et 313, au sud du rang Double) et une centaine de chalets d’été. Cette dernière vocation sera toutefois freinée au tournant des années soixante en raison des problèmes de pollution de la rivière l’Assomption.

Une rescapée du développement domiciliaire (1965-1994)

À compter de 1965, la Maison Antoine-Lacombe se dissocie de la terre environnante et retrouve son statut de résidence permanente pendant une vingtaine d’années. Puis, elle devient le lieu d’activités culturelles sous l’égide municipale.

Le 16 mars 1965, Serge Joyal, alors instituteur de Montréal, acquiert la Maison Antoine-Lacombe ainsi qu’une parcelle de terrain; celle-ci fait alors tout juste 150 pieds de largeur (sur La Visitation) par 120 pieds de profondeur (notaire Jean Lin Bonin, 16 mars 1965, no 1 223, bureau enregistrement Joliette, 17 mars 1965, no 128 486). Avec l’aide du père Wilfrid Corbeil, Serge Joyal procède à la restauration du bâtiment de 1965 à 1968 (on en reparlera). Il voit également au réaménagement du terrain qu’il agrandit progressivement de 1967 à 1975 par l’achat de parcelles qu’avait préalablement vendues Dora Berenstein à des particuliers. Au terme de ces transactions, le terrain présente les dimensions dimensions de 320 pieds par 200 pieds, le tout chevauchant les lots 298 et 297. Entre-temps, soit le 29 mars 1968, le ministère de la Culture des Communications procède au classement de la Maison Antoine-Lacombe.

Le reste des lots 298 et 297 est toujours la propriété de Dora Berenstein qui progressivement en vend des parcelles pour fins de construction domiciliaire; au moment du décès de celle-ci en 1974, déjà une vingtaine de terrains ont trouvé preneurs. Quatre ans plus tard, la succession vend la balance du terrain au promoteur Selgina (notaire Jean Lin Bonin, 25 octobre 1978, no 7 063, bureau enregistrement Joliette, 30 octobre 1978, no 206 226). L’ère de l'essor domiciliaire démarre. Par mesure de prévention, une aire de protection est décrétée par le ministère de la Culture et des Communications dès 1977.

Serge Joyal demeure propriétaire de la Maison Antoine-Lacombe une quinzaine d’années; il y séjourne régulièrement. En 1979, celle-ci est vendu à Françoise Talbot - Tardif qui y réside en permanence (notaire Jean Lin Bonin, 25 septembre 1979, no 7 401, bureau enregistrement Joliette, 26 septembre 1979, no 213 279).

Puis, en 1986, pour l’espace d’un an, Yvon Roy et Marie-Claire Rondeau deviennent propriétaires (notaire Mario Masse, 16 avril 1986, no 1 037, bureau enregistrement Joliette, 17 avril 1986, no 258 541). Ce sont là les derniers résidants de la Maison Antoine-Lacombe.

En 1987, la propriété passe aux mains de Nicodemo Bruzzese et al (notaire Michel Laliberté, 5 juin 1987, no 10 325, bureau enregistrement Joliette, 10 juin 1987, no 268 501). Quelques mois plus tard, ceux-ci louent à bail la Maison Antoine-Lacombe à la municipalité de Saint-Charles-Borromée (notaire Michel Laliberté, 3 décembre 1987, no 10 953, bureau enregistrement Joliette, 8 décembre 1987, no 272 910). La municipalité se sert alors du bâtiment pour la tenue d’activités culturelles.

Après une occupation satisfaisante des lieux pendant un peu plus d’une année, la municipalité de Saint-Charles-Borromée se porte acquéreur de la propriété (notaire Gilles Nadeau, 23 février 1989, no 1 778, bureau enregistrement Joliette, 24 février 1989, no 283 097). Elle est en toujours propriétaire aujourd'hui.

En l’espace de trente années, l’environnement immédiat de la Maison Antoine-Lacombe aura été complètement bouleversé. L’ère de l’agriculture est pratiquement révolue; la statue de saint Isidore subsiste toujours dans ses jardins mais oratoire et pèlerinages sont choses du passé. L’ensemble des moulins construits par Scallon n’existent plus qu’à l’état de vestiges. Des heures de gloire de la villégiature ne restent plus que quelques chalets la plupart en ruines et une plage par trop polluée. Tout ce passé a cédé la place au développement résidentiel et commercial. La Maison Antoine-Lacombe demeure pratiquement le seul témoin des origines de la paroisse Saint-Charles-Borromée.